Alors que les élections professionnelles ne sont plus loin, nous souhaitons revenir sur l’incroyable débâcle stratégique de notre entreprise qui a marqué la dernière mandature de vos élus et représentants syndicaux. Trois années qui resteront gravées comme celles de l’évaporation brutale des rêves de grandeur de Worldline — et du retour forcé à une réalité économique beaucoup moins flatteuse.
Car cette course à l’argent boursier et aux acquisitions qui devait façonner le “champion européen des paiements” n’aura finalement été qu’un mirage. Une illusion portée par quelques esprits convaincus d’incarner les rôles de dirigeants de premier plan d’une FinTech du CAC40 , alors qu’ils n’en avaient ni la vision, ni la stature. Un casting improbable pour une pièce qui réclamait lucidité, courage et compétence.
Revenons chronologiquement sur les évènements.
Fin 2022 : rupture entre direction et salariés
- Automne 2022 : La grève historique. Un mouvement social pour les salaires, d’une ampleur inédite en France, démarre le 6 septembre. Face à une direction jugée inflexible, la tension monte progressivement. Après l’échec de la Négociation Annuelle Obligatoire, aucun accord d’Intéressement n’est signé, alors que l’inflation commençait à montrer son vilain nez. Le point de rupture est atteint. 1000 salariés se rassemblent dans les Assemblées Générales organisées sur tous les sites par l’intersyndicale.
- La juniorisation avait auparavant provoqué une hausse du turnover, notamment de nombreux salariés expérimentés en mal de reconnaissance (salariale notamment). La direction qui avait pendant quelques années adopté une politique d’augmentation « pragmatique », avait dû dès janvier 2022, réévaluer les salaires en catastrophe (« effet Domino »), dans l’espoir de freiner la fuite problématique de cerveaux.
- Notez bien que dès ce moment, malgré les habituels discours rassurants, la haute direction se débattait dans les conséquences de sa stratégie erronée de croissance externe débridée*. Nous étions un peu plus de deux ans après le rachat d’Ingenico. Nous venions de conclure la revente à Apollo de l’activité Terminaux (TSS – vendue à perte 2,8 Milliards pour une activité valorisée à 5,5 Milliards au moment du rachat), et l’heure était maintenant venue d’intégrer le reste d’Ingenico au sein de Worldline. Le problème était que la rentabilité de ces activités restait relative alors que les niveaux de salaires étaient supérieurs à ceux de Worldline.

Novembre 2022 : Des Élections sous Haute Tension. Les élections professionnelles se déroulent en plein cœur du conflit social. Loin d’être terminé, le mouvement atteint son paroxysme peu avant le scrutin, avec une mobilisation record (et une forte médiatisation par nos soins) le 25 novembre jour du Black Friday. Les clients inquiets appellent les top managers.
Les salariés votent donc dans un climat de défiance maximale, ce qui influe directement sur le taux de participation et sur les résultats. Claude France, directrice de Worldline France, est par ailleurs remerciée. La grève ne prendra fin qu’après les élections, sur une victoire : une augmentation générale de 1300€ bruts par an !!
2023 : L’année de la chute
- S1 2023 : Les signaux d’alerte s’accumulent.
Le discours officiel reste figé sur une trajectoire de croissance, mais les premières secousses macroéconomiques — notamment en Allemagne — commencent à fissurer le modèle. Les voyants passent progressivement à l’orange, sans que la direction ne semble prête à revoir sa stratégie. Au contraire, elle redouble de discours rassurants en direction du marché (« Nous sommes exactement là où nous voulions être »). Mais en interne, de nouveaux DRH sont recrutés, spécialisés en « procédures collectives »…
1er octobre 2023 : L’avertissement de la CFTC ignoré.
Dans un article public intitulé « Gilles, quel est le plan ? », la CFTC tire fermement la sonnette d’alarme et prévient contre une crise imminente. Le texte dénonce la fuite en avant dans la « croissance par acquisitions », l’absence de vision industrielle et la déconnexion totale entre les “deals” financiers et la réalité opérationnelle. Publié 24 jours seulement avant le krach, cet article montre que les risques étaient clairement identifiés en interne.
Seule la CFTC a assumé d’entrer frontalement dans le débat : les gants ont été retirés à ce moment-là** — et jamais remis. - 25 octobre 2023 : Le « Jour Noir » – L’Effondrement Boursier.
Worldline annonce un avertissement sur résultats (« profit warning »). La réaction des marchés est immédiate, et la perte de confiance des investisseurs est d’une violence inédite : l’action chute de près de 60 % en une seule séance***, chiffre inédit pour un fleuron du CAC 40.
La crise, pressentie en interne, éclate cette fois aux yeux de tous.
- Fin 2023 : la confiance volatilisée
La chute pulvérise la crédibilité du groupe. Worldline est éjecté du CAC40. La vérité sur l’état réel de l’entreprise éclate au grand jour. La stratégie impulsée par Gilles Grapinet est désormais identifiée comme la cause directe du désastre.
Et la direction, incapable d’en assumer la responsabilité, décide de se tourner… contre ses propres salariés.
Après des augmentations au lance-pierre, elle impose un système de « gestion de la performance » caricatural, basé sur une distribution gaussienne forcée. Les managers sont contraints d’identifier un quota arbitraire de « low performers », les notations se voient arrondies à la baisse. Alors que nous dénoncions dans notre série « Worldline : géant Agile ou d’Argile ? » l’ineptie de ce genre de pratiques relevant d’ une idéologie et non d’une pensée rationnelle, quelques mois auparavant.
Viennent ensuite les annonces Power24, dans lesquelles Gilles Grapinet se met en scène en général de crise : « Tough times are upon us ».
2024, la réponse sacrificielle
- Février 2024 : la sentence comptable et le plan “Power24”.
Worldline annonce une perte nette vertigineuse de 817 millions d’euros — auxquels viendront s’ajouter 4,4 milliards de dépréciation en 2025 portant le total à plus de 6 milliards de pertes.
La réponse tombe aussitôt : le plan Power24 (déjà ficelé depuis 2023) prévoit la suppression d’environ 1 400 postes dans le monde, soit 8 % des effectifs, pour économiser 200 millions d’euros.
Dans les faits, personne n’y voit un plan de relance : c’est un plan de licenciements boursiers et d’offshorization.
- Mars 2024 : l’entrée du “Chevalier Blanc”.
Le Crédit Agricole acquiert 7 % du capital, apportant une stabilité relative et mettant temporairement à l’abri d’une OPA hostile une entreprise devenue vulnérable. Peu après la création de la joint-venture entre Worldline et le Crédit Agricole est officialisée. - Juin 2024 : la RCC implémente Power24
Après une négociation âpre où la direction RH a multiplié les coups bas et a finalement réussi à diviser l’intersyndicale, 2 syndicats (sur 4 représentatifs) signent un accord de RCC. Les signataires ont obtenu de très belles conditions de départ pour les retraités et les hauts salaires. La CFTC ne signe pas, estimant que les intérêts de « ceux qui restent » ainsi que des salaires moyens et modestes sont mal défendus.
Septembre 2024 : La stratégie de survie contestée par la CFTC
Dans une nouvelle lettre ouverte, « Marc-Henri, où nous mène ton plan ? » (Gilles Grapinet a entre-temps fini par être remercié -si le CA est aussi long à la détente, notre situation est facilement explicable), la CFTC encore et toujours seule, acte la rupture totale de confiance.
Le texte dénonce une stratégie réduite à la survie par amputation. Power24 n’est plus présenté comme une transformation, mais comme une fuite en avant où les salariés servent de variable d’ajustement pour payer des erreurs stratégiques accumulées depuis des années.
La question n’est plus : « quelle est la vision ? » mais : « jusqu’où ira le démantèlement ? ». Comme l’année suivante nous le démontrera, il ne faisait que commencer…..
2025 et Perspectives : une stratégie de survie sous tutelle
- 1er semestre 2025 : Le déploiement de Power24.
L’année s’ouvre sur la mise en œuvre concrète des suppressions de postes. Les équipes sont amputées de collègues expérimentés, les charges redistribuées, les métiers fragilisés, les salariés surchargés de travail. Les pots de départ se succèdent.
En Avril, le conseil d’administration qui a décidé de se défaire définitivement de ce qu’il restait de la direction précédente (Marc-Henri Desportes est remercié sans ménagement), annonce la prise de fonction d’un nouveau DG qui ne tardera pas à s’entourer d’une équipe dont nous attendons toujours à ce jour de comprendre en quoi elle diffère de sa prédécesseuse.
Pour beaucoup, c’est la confirmation que Power24 n’a pas marqué l’entrée dans une ère de transformation de l’entreprise, mais bien d’une restructuration rude et permanente.
C’est d’ailleurs dans ce cadre que les salariés de plusieurs sites investissent de nouveaux locaux en faisant leurs adieux à leur bureau personnel : c’est en open-space et en mode Flex-office qu’ils devront désormais travailler. Le tout dans un contexte où la direction enjoint les salariés de faire plus de présentiel sur site. - 2è semestre 2025 : le nouveau visage de Worldline.
Alors que la scission d’une partie de l’activité (MTS et services afférents – vente annoncée en juillet) en vue d’une cession à Magellan, scinde Worldline France en deux, nous nous préparons à vivre cette nouvelle réalité de l’entreprise avec beaucoup de déception et l’espoir très contenu que cette fois, ils savent peut-être ce qu’ils font. Aux prochaines élections, ce sont deux entités en instance de séparation qui votent séparément. - Présentation de la « nouvelle » stratégie Worldline :
Elle peine à convaincre les investisseurs. L’action baisse à nouveau. Ce qui leur est promis est un grand bond en avant… vers le passé : d’ici 2030 Worldline devrait avoir atteint son niveau de profitabilité de… 2023. La situation catastrophique de notre FCF (Free Cash Flow) a éclaté au grand jour : nos coûts de fonctionnement dépassent notre capacité à les financer !!!
Seule annonce positive (du moins pour les salariés), les banques nous recapitalisent à hauteur de 500 millions d’euro (à titre de comparaison, c’est le montant actuel de notre capitalisation boursière). Comme quoi avoir 3 milliards de dette, ça crée des fidélités.
Pendant donc que des sociétés comme Adyen, Strype et consorts s’affairent à commoditiser les paiements, nous allons passer les 5 années qui viennent à tenter de revenir au niveau de profitabilité que nous (ou plutôt Gilles Grapinet) affichions en 2023. Nous espérons qu’ils ralentirons un peu pour nous attendre. - L’avenir de Worldline France est… dans les pays à bas coûts
Détail capital, 7% d’attrition sont annoncés aux investisseurs (« a headcount reduction of something like 6-7% per year in Western Europe ») pour les 5 prochaines années ; un quasi Power24 tous les ans qui supprimerait donc un quart à un tiers de nos emplois à l’horizon 2030. Un essor de l’effectif XShore est prévu en parallèle (de 16% actuellement à 25-30% en 2030).
Conclusion : Salariés, il est temps de faire entendre votre vraie voix
À l’approche des élections professionnelles de novembre, notre paysage a radicalement changé. La Worldline de cette fin de mandature n’a plus rien à voir avec celle qu’on nous promettait en 2022 : les ambitions de leadership mondial ont cédé la place à un discours de survie, sous la vigilance du nouvel actionnaire de référence. L’entreprise termine cette période méconnaissable, épuisée, vidée de son élan, avec un constat sans appel : un immense gâchis industriel, financier et social, dont les salariés — encore une fois — ont payé le prix fort.
Ces trois dernières années ont montré une évidence : quand les décisions stratégiques tournent au fiasco, la direction écoute surtout ceux qui la confortent, pas ceux qui préviennent des dangers. Avec seulement 20 % de représentativité lors de cette mandature, la CFTC s’est retrouvée à parler en vain, mais nous n’avons jamais baissé les bras. Nous avons été les seuls à alerter, à vous informer tout en défendant vos intérêts becs et ongles, quand d’autres se contentaient de suivre le flot.
Aujourd’hui, chaque voix compte plus que jamais. Deux sociétés à l’avenir différent, mais aux challenges similaires sont face à leur destin. Et pour les deux, votre choix est relativement clair : soit vous choisissez un syndicat de « gouvernement » (approche dite win/win qui ne marchait qu’en période de vaches grasses), soit vous optez résolument pour un syndicat qui croit qu’un rapport de force est la condition sine qua non d’un dialogue social réel qui permet d’obtenir des avancées concrètes pour les salariés
Côté Worldline : cure d’austérité continuelle en vue. Nous avons une grosse dette (avec des taux d’intérêts supérieur à 5% annuels et une note de crédit à nouveau dégradée en 2025), des coûts de fonctionnement incontrôlés et un positionnement fragile face à des concurrents très performants et novateurs. Le défi est de trouver notre spécificité sur ce marché et de créer des nouveaux services à forte valeur ajoutée sur des couches de paiement devenant des commodités alors qu’elles se complexifient (marges de plus en plus faibles). Et alors que la dette de près de 3 milliards de Worldline force les banquiers à nous recapitaliser à hauteur de 500 millions d’euros, il est temps de faire comprendre à tout ce petit monde que cette dette, ce sont nous, les salariés Worldline dans leur ensemble qui allons la rembourser par notre travail.
Coté Magellan : le rachat par Magellan Partners s’effectue via un LBO risqué, financé par la dette, ce qui fait peser sur nous la pression de “l’optimisation des coûts” (réduction des effectifs, juniorisation, offshore). Un tel niveau d’endettement (plus de 5 fois l’EBITDA) n’est pas remboursable. Cette dette est donc là pour rester et les refinancements périodiques peuvent en cas de variation des taux s’avérer délétères. N’hésitez pas à aller consulter notre analyse sur le site CFTC.
Le danger est clair pour nos emplois, nos conditions de travail et nos acquis sociaux. Face à cette incertitude, les élections professionnelles à venir ne sont pas à prendre à la légère. Ne dispersez pas vos votes en affaiblissant les listes historiques. Il faut clairement voter massivement et voter utile !
Notre engagement : exiger des garanties sur l’emploi et défendre nos statuts et garder une vigilance de tous les instants, aussi bien stratégique qu’opérationnelle. La marge de manœuvre de Magellan est étroite et nous entendons en tant que partenaire social être partie prenante afin de prévenir la casse. Et soyez en sûr, nous refuserons que les salariés paient pour ce pari financier.
Quelle que soit l’entité dans laquelle vous vous trouvez, voter pour la CFTC, c’est mettre votre quotidien avant les calculs financiers, vos emplois avant les effets d’annonce, votre sécurité avant les illusions de grandeur. C’est choisir une équipe syndicale qui ne se tait pas, ne se compromet pas et ne vous abandonne pas pour partir en RCC les poches pleines.
Ne laissez pas votre voix se perdre : voter CFTC c’est faire en sorte qu’elle soit entendue.
Notes de bas de page
(*) Depuis notre introduction en bourse sur le marché réglementé Euronext Paris en juin 2014, Worldline a enchaîné les acquisitions comme des perles.
Au départ, elles étaient modestes : Venture InfoTech en Inde ou Quality Equipment aux Pays-Bas, rachetées alors que Worldline était encore une filiale d’Atos en 2010. Mais à partir de 2015, les acquisitions prennent une autre ampleur :
- 2015 : Equens pour 72 millions d’euros (finalisé en 2019)
- 2017 : Digital River World Payments pour 37 millions, et First Data Baltics pour 73 millions
- Mai 2018 : SIX Payment Services (Europe), division des services de paiement du groupe suisse SIX, pour 2,3 milliards
Pendant ce temps, excitée par des investisseurs séduits par les effets d’annonce de Gilles Grapinet et les avis dithyrambiques de certains analystes, l’action flambait en bourse. La capitalisation boursière de Worldline flirtait avec les 13 milliards d’euros en décembre 2019.
Et puis, enhardi par le prix de notre action, la direction croyant à son propre mythe d’intégrateur d’exception et perdant toute prudence, décide du rachat d’Ingenico. Ironie du sort : cette société résultait elle-même d’une série de rachats mal intégrés, mais, employant les mêmes recettes que Worldline, attisait la convoitise des marchés. Sa capitalisation boursière oscillait autour de 7 milliards d’euros au moment de l’annonce, pour atteindre 10,8 milliards en septembre 2020.
En résumé, nous assistions à un projet de fusion de deux sociétés, telles deux baudruches gonflées à l’hélium, toutes deux issues de vagues successives d’acquisitions mal intégrées. Le résultat catastrophique qui suivrait était écrit sur les murs.
(**) nous écrivions en 2022 : 8 ans après notre entrée en bourse en fanfare, le modèle historique grâce auquel Worldline était devenu « la pépite du groupe Atos » s’est délité devant nos yeux. Parachuté PDG, Gilles Grapinet a réussi l’exploit de transformer l’or en plomb (certains le surnomment « l’analchimiste »). L’entreprise performante dans laquelle il faisait bon travailler s’est transmutée en une lourde organisation centralisée, qui voit fuir hors de ses murs un flux toujours croissant de salariés désabusés et en colère.
(***)On peut même parler de l’avoinée du siècle : nous sommes les tristes détenteurs du record de la plus forte baisse en une seule journée de toute l’histoire du CAC40 !!!








