Annonces Power 24 : premier fact-checking

In Actualités sociales

Personne n’a pu échapper au lancement en grandes pompes du programme Power24. Le gala d’ouverture a été animé, sous la forme d’une très courte vidéo se voulant percutante, par Gilles Grapinet. Le spectacle était bien rodé et bien mis en scène. Le déguisement pour l’occasion était un pull camionneur, censé évoquer la proximité du dirigeant avec la cheville ouvrière de l’entreprise, appelée à être prochainement clairsemée

Ensuite le gratin du management Worldline a récité à la lettre et sans toujours y croire un narratif officiel, probablement rédigé à prix d’or par le Boston Consulting Group.

Comme nous l’écrivions dans un précédent article, la société Worline est entrée dans l’ère de la post-vérité et des fakes news. Nous pensons que les salariés méritent d’être traités comme des adultes et qu’ils ont droit à la vérité, nous allons donc consacrer ce texte à un salutaire exercice de fact-checking.

Voici notre debunking, basé sur des faits.

“Le rationnel (sic) de Power24, c’est le contexte économique difficile”  
Pourquoi c’est très parcellaire ?

La direction ne prend ni ses responsabilités, ni la mesure de la situation. Le contexte est difficile pour tous, et pourtant nos concurrents n’ont pas subi la même chute record en bourse que nous (-59% le 25 octobre). Ce qui a réellement causé Power24, c’est que :

  • Mr Grapinet avait annoncé aux actionnaires des objectifs 2022-2024 irréalistes, consistant à augmenter le niveau de marge opérationnelle brute à 30% (pour approcher les 40% des PayTechs) malgré des problèmes structuraux très importants. Cela s’est avéré intenable dès que les conséquences économiques de la guerre en Ukraine ont accentué nos vulnérabilités.
  •  Worldline n’a ni investi ni pris les décisions qui s’imposaient pour consolider les différentes acquisitions. En conséquence, nous ne dégageons pas les économies d’échelle escomptées, et notre positionnement en tant que PayTech, s’avère précaire.
  • le “tout pour Merchant Services” a rendu Worldline très vulnérable aux fluctuations de  la consommation des ménages (qui a chuté fin 2023). En passant d’une entreprise diversifiée  (en 2013) à une entreprise quasi-spécialisée, nous sommes devenus moins résilients alors que nous subissions la disruption de sociétés plus modernes et plus agiles dont la culture d’entreprise est bien plus adaptée aux transformations de notre marché.

Ce plan visant à améliorer la marge aurait été évitable avec une direction capable non seulement d’anticiper les tendances du marché et de consolider les entreprises rachetées, mais aussi d’accompagner les changements culturels indispensables.

“Ce plan est nécessaire“
Pourquoi c’est plus compliqué ?

  • Worldline est une entreprise en pleine santé financière. Wordline réalise 25% de marge, et aucune entité n’est en déficit à notre connaissance
  • Depuis l’arrivée du Crédit Agricole comme 2ème actionnaire, le risque d’une OPA hostile sur Worldline est mitigé, voire écarté
  • les réductions d’effectifs constatées depuis 2 ans déjà sur Worldline France n’ont aucune justification économique(source :les experts économiques qui assistent le CSE)
  • certes, sous l’ère Grapinet, Worldline France a produit progressivement de moins en moins de marge, alors que la France était la locomotive du groupe il y a 10 ans

Ce plan est nécessaire… pour faire remonter l’action et peut-être sauver le soldat Grapinet, pas pour sauver l’entreprise de la faillite ou d’un rachat.

On peut parler de réductions d’effectifs “boursières”. Cependant jusqu’ici l’action Worldline ne remonte pas. Power 24 est-il vraiment le la réponse attendue par le marché ?

“Grâce aux gains de productivité du DevOps et de l’Agilité, la baisse de 8% des effectifs n’impactera pas la productivité des équipes”
Pourquoi c’est faux ?

 Une transformation Devops, ce n’est pas magique ; si l’on se base sur les expériences des autres entreprises, cela prend au moins deux ans incompressibles, et les résultats peuvent être longs à venir (surtout lorsqu’on réduit les effectifs en même temps). De plus, ce qu’on observe au début d’une telle transformation, c’est souvent une perte de productivité, des guerres de territoire et d’influence, de la politique et des batailles d’égo.

Devops n’a jamais été pensé comme une philosophie pour diminuer le besoin en personnel, mais avant tout comme une façon d’accélerer les flux de valeur, tout en augmentant les niveaux de qualité. Selon le contexte, il arrive que certaines équipes voient leur besoin en force de travail diminuer, mais ce n’est pas la règle.

De plus, le Devops repose (schématiquement) à 70% sur la culture / mindset, 20% sur les process, 10% sur les outils. Aucun investissement n’étant prévu en formation, en accompagnement du changement, en mise à jour des outils, on ne voit pas bien comment nous pourrions devenir DevOps.

Enfin, l’intensification (avérée) de l’offshore est contradictoire avec cette aspiration (prétendue) au DevOps. Le décalage horaire et la distance avec l’Inde (combinée au travel-ban) ne semblent pas compatibles avec les principes DevOps (communication rapprochée, équipes resserrées…)

“Les départs se feront exclusivement sur la base du volontariat via la RCC (Rupture Conventionnelle Collective)”
Pourquoi c’est plus compliqué ?

En admettant qu’un accord soit signé, les salariés que la direction contacte pour une Rupture Conventionnelle (individuelle) ces dernières années savent très bien que ce n’est pas aussi simple. Les HRBP mettent la pression pour que les salariés acceptent de partir, les demandes de mobilité de ceux-ci échouent « mystérieusement », certains sont déjà mis au placard et se voient donner des objectifs spécieux ou irréalisables, un certain nombre est privé d’augmentation salariale pour mauvais résultats etc. (d’ailleurs le principe même de la réorg va consister à regrouper au sein de mêmes tribes (sic) des postes redondants afin de mettre en concurrence des salariés, en espérant voir les moins résilients craquer en premier)

Depuis des années, la CFTC accompagne ainsi des salariés à qui Worldline (management, RH) invente un statut de “low-performer” pour pouvoir ensuite les pousser vers la sortie. Les consignes récentes d’arrondir à la baisse nos notes d’évaluations semestrielles (2.79 devient 2, 3.79 devient 3) confirment que cette politique infâmante ne fait que s’intensifier.

Nous serons extrêmement vigilants sur la composition de la commission qui validera et priorisera les candidatures au départ via la RCC.

“Une non-signature des syndicats à la RCC (Rupture Conventionnelle Collective) n’est pas envisagée”
Pourquoi la direction applique la méthode Coué ?

Les syndicats sont loin d’être tous prêts à signer pour 330 suppressions de postes, de nombreuses équipes étant déjà en sous-effectif. Une fin des négociations RCC avant fin avril est également loin d’être assurée. A moins que le nouveau DRH ait dans sa besace de moyens de convaincre.

D’ailleurs certains syndicats représentatifs chez Worldline signent rarement ce type d’accords. Et les sections syndicales Worldline n’auront pas toutes en main la décision de signer ou non : pour de tels accords, cette responsabilité remonte souvent aux fédérations ou confédérations syndicales.

Nous nous battrons pour éviter la  dégradation des conditions de travail des salariés qui resteront. Et les syndicats veilleront au maintien de l’emploi (ailleurs) pour ceux qui partiront.

Notre hypothétique signature ne sera pas un blanc-seing pour la politique du court-termisme permanent que Power24 incarne, comme tous les programmes qui l’ont précédé. Ce plan évoque une politique de la terre brûlée.

“L’externalisation de FM (Services Généraux) est totalement décorrélée de Power 24”
Pourquoi c’est simpliste ?

Cela en a fait rire (jaune) plus d’un. Cela n’est vrai que sur la forme. Sur le fond, tout cela procède d’une même politique de court-termisme permanent, à l’œuvre depuis l’introduction en bourse : “faire toujours plus avec toujours moins”. On rogne sur les conditions de travail, les salaires, les tickets restaurant, le nombre de salariés… On nie les impacts des changements sur la productivité réelle… on invisibilise tout ce qui n’est pas mesurable dans un tableau Excel…

Passons aux fake news par omission…

La direction a par ailleurs « oublié » de vous informer de certains points, pourtant lourds de sens, que voici.

Power 24 dégraisse en Europe, mais Worldline recrute en Inde !

L’Europe est a priori touchée dans son ensemble (on parle de 20% en Belgique, 17% aux Pays-Bas…), ainsi que d’autres pays comme l’Australie. Mais d’après nos informations l’Inde est hors du périmètre de Power 24, et donc totalement épargnée par ce plan de réduction des effectifs. Cela va plus loin : une partie des postes supprimés “chez nous” y serait transférés (comme cela était déjà à l’œuvre pour FS depuis quelque temps).

Si l’on regarde la “global picture”, on ne voit donc pas seulement un dégraissage, mais aussi des délocalisations de nos emplois. (voir à ce sujet notre analyse Power24 #2)

Les entités ne paient pas toutes le même tribut aux dieux de Power24

Si MTS France a annoncé seulement 3% de réduction d’effectif, cela monte à 13% pour FS, 11% pour T&O, et 9% pour MS. La direction n’a pas encore expliqué cette différence de traitement.

Des postes Sips décommissionnés

Dans la même lignée, suite à l’arbitrage fait en faveur de GoPay (Ogone), un nombre significatif de postes SIPS devraient être supprimés discrètement dans le cadre de Power24. Nous sommes en colère devant ce manque de reconnaissance pour des salariés investis de longue date sur un produit dont ils sont fiers.

Alors que Mr Grapinet affiche souvent que nous sommes « tous experts en paiement » (les 1500 salariés MTS France apprécient), on constate que les fameux experts en paiement ne sont pas prioritaires quand on réduit les effectifs.

Des postes de management supprimés

Corollaire logique de la réduction du nombre de niveaux hiérarchiques dans les organigrammes, un certain nombre de postes de management (de niveau plutôt intermédiaire voire élevé) sont visés.

Les départs se feront presque tous en 2024

La direction a annoncé aux salariés un calendrier prévisionnel de départs s’étalant jusqu’à mi-2025.

En réalité les départs se feront en 2024, si le plan de la direction se déroule comme elle l’a annoncé au CSE. Seule exception, FS pourrait retarder une bonne moitié de ses suppressions de poste sur 2025.

Terminons sur une note moins négative

Pour ceux qui resteront après la RCC (92% d’entre nous ???), les points suivants devraient améliorer notre quotidien :

  • Réduction du nombre de strates hiérarchiques
  • L’accent mis sur le DevOps, qui à long-terme devrait rendre notre travail plus fluide, moins bureaucratique
  • La consolidation des entreprises rachetées qui avance petit à petit
  • La négociation de la RCC redonne pour quelques mois un certain contre-pouvoir aux représentants du personnel, car la direction a absolument besoin d’une signature d’au moins 2 syndicats. La CFTC s’engage à faire un bon usage de cette opportunité. Nous pousserons, comme toujours, pour une bonne dose d’intersyndicalisme. 

Conclusion : Power24 is not enough ?

La bourse n’a pas réagi favorablement à l’annonce dans la presse de la réduction d’effectifs de 8% sur Worldline monde. Worldline n’a pour le moment aucune stratégie réelle. La maitrise des coûts est certes  essentielle, mais cela n’est pas une découverte.
Or, ces suppressions de postes ressemblent à une opération de la dernière chance pour Mr Grapinet, qui souhaite manifestement sauver sa tête quel qu’en soit le prix pour les salariés. La perte de confiance des marchés envers la direction Worldline semble donc irréversible. Les méthodes de gestion des ENArques formés dans les années 1980 semblent ne plus être adaptées.

Le moyen efficace de redresser l’action Worldline serait plutôt de changer de direction pour des personnes sachant à la fois gérer les aspects financiers ET organiser l’entreprise. Sans quoi nous nous dirigeons tout droit vers une série d’autres Power 2X et 3X. L’AG des actionnaires au mois de juin décidera de notre avenir à tous. Êtes-vous prêts à vous mobiliser d’ici là ?

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8 commentsOn Annonces Power 24 : premier fact-checking

  • La situation de worldline aujourd’hui a clairement justifié l’incapacité de dirigeant. Le départ de Claude France et bcp des experts étaitent déjà un signe, Au sens de les compétants sont partis.
    Power24 devrait changer M. Grapinet.
    Gilles démission!

  • Gilles démission !

    Est-ce que Grapinet a été augmenté au 1er janvier comme prévu ? Ou il a eu la décence la plus élémentaire d’y renoncer ?

  • Il a annoncé aux salariés avoir renoncé à son augmentation “de sa propre décision” (mouais).

  • Pourquoi ne pas faire des reunions intersyndical (reunion zoom ou autres) avec l’ensemble des salariés afin que l’intersyndical (s’il y en a un ) nous remontent les avancés.

    Pour moi il faudrait aussi suite au avancé prendre l’avis des salariés avant potentiel signatures de l’accord.

    • Bonjour !
      merci pour ta suggestion, il est bien prévu que les organisations syndicales fassent des réus (en ligne ou autres), en cours et en fin de négo.
      La direction a justement élargi un peu les droits à communiquer des syndicats… juste pour la durée de cette négo RCC.

      La CFTC Worldline va pousser pour que ça se fasse le plus possible en intersyndical, comme d’habitude.

  • la direction élargie afin de faire passer le plus possible cette pilule. Regarder, nous allons mal, il faut réduire les effectifs, tout le monde en parlent (même les syndicats) via des communications. Politique fort connu pour faire passer des pilules sur-communiquer sur une info (qui sera considérée comme fiable)

    Communiqué, faite des AG, faite un peu plus peur à la direction en associant tout WL dès le début plutôt que de rester dans la petites 100 de personnes ou moins (tout les syndicats). Une AG par semaine serait bien même s’il n’y a pas d’avance sur le sujet, prenez la même périodicité que les RH, les managers de GBL, BU, ….. Donnez de l’info sur les autres pays. (et bien sur en intersyndical afin de montrer la force)

    • merci pour ta remarque. La stratégie que tu proposes est effectivement la bonne. Nous nous efforçons de faire bouger l’intersyndicale.

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