La valeur est collective, la richesse remonte

In Idées

L’intelligence artificielle est en train de faire éclater la bulle de la prescription. Il existe des périodes où une technologie transforme les outils. Et puis il existe des périodes beaucoup plus rares où une technologie transforme le regard que l’on porte sur soi-même. L’intelligence artificielle appartient à cette seconde catégorie.

Chez Worldline comme dans beaucoup d’entreprises, l’IA est souvent présentée comme une nouvelle étape de la transformation : davantage d’automatisation, davantage de performance, davantage de productivité. Le discours est familier. Les technologies changent. Les promesses restent les mêmes. Pourtant, quelque chose de beaucoup plus profond est en train de se produire. L’IA agit comme un révélateur. Elle révèle non seulement ce que font les organisations, mais surtout ce qu’elles croient être. Et c’est précisément là que la situation devient intéressante car depuis plus d’un siècle, nos entreprises reposent sur une séparation que nous avons fini par considérer comme naturelle. D’un côté, ceux qui pensent. De l’autre, ceux qui exécutent. D’un côté, ceux qui prescrivent. De l’autre, ceux qui réalisent. Cette vision est l’héritage direct du taylorisme. Elle a façonné les organigrammes, les systèmes de management, les procédures, les indicateurs et même les mécanismes de reconnaissance. Une idée simple la traverse : l’intelligence serait rare, concentrée au sommet de l’organisation, puis diffusée vers le reste du corps social sous forme de règles, d’objectifs et d’instructions. La valeur viendrait donc principalement de la prescription. Le terrain n’aurait plus qu’à appliquer.

Pourtant, chacun sait que ce récit ne correspond pas à la réalité. Chez Worldline, les plateformes de paiement ne fonctionnent pas grâce à des PowerPoint. Les incidents critiques ne se résolvent pas par décret. La confiance des clients n’est pas produite par les organigrammes. Chaque jour, des milliers de collaborateurs arbitrent, coopèrent, adaptent, corrigent, réparent, inventent et absorbent des problèmes qui n’étaient prévus ni dans les procédures ni dans les plans. La valeur naît là. Dans le travail réel. Dans cet espace invisible où le réel résiste à ce qui a été prescrit. Pendant des décennies, cette contradiction est restée relativement supportable. Les procédures étaient imparfaites. Les décisions parfois éloignées du terrain. Les transformations parfois déconnectées. Mais les équipes compensaient. Elles absorbaient silencieusement les défauts du système. Le travail réel corrigeait ce que le travail prescrit ne parvenait pas à anticiper. L’organisation pouvait alors conserver une illusion confortable : croire que sa représentation du monde était la cause de sa réussite, alors que cette réussite reposait souvent sur la capacité collective à corriger les limites de cette représentation.

Puis l’intelligence artificielle est arrivée. Et avec elle un changement de nature. L’IA n’automatise pas seulement des tâches. Elle automatise des modèles, des raisonnements, des représentations. Elle industrialise le prescrit. Lorsqu’une organisation comprend correctement son activité, cette capacité devient extraordinaire mais lorsqu’elle se trompe, l’erreur change brutalement d’échelle. Hier, une mauvaise procédure restait locale, aujourd’hui, elle peut être reproduite partout. Hier, une mauvaise hypothèse pouvait être corrigée par le terrain, aujourd’hui, elle peut être intégrée directement dans les systèmes. Le prescrit cesse alors simplement d’être inefficace. Il devient métastasique. Voilà le véritable danger. Pas le remplacement de l’humain. L’industrialisation de l’erreur de conception. L’accélération des représentations déconnectées du réel. Autrement dit, le cancer du prescrit.

Face à cette situation, beaucoup d’organisations réagissent comme elles l’ont toujours fait. Elles ajoutent du contrôle,des indicateurs, des reportings, des tableaux de bord, des niveaux de validationet des couches de gouvernance. Comme si l’accumulation d’informations permettait automatiquement d’accéder à l’intelligence. Comme si mesurer davantage revenait à comprendre davantage. C’est ce que l’on pourrait appeler l’égosystème. Un monde dans lequel chaque fonction protège son territoire, ses prérogatives, ses indicateurs, son périmètre, son monopole de la légitimité. Un monde où l’information constitue une source de pouvoir et où le problème devient une menace. Où l’objectif principal n’est plus d’apprendre mais de démontrer que tout est sous contrôle. Dans cet univers, l’IA devient un outil de conformité. Un outil destiné à aligner le réel sur le modèle.

Le paradoxe est alors saisissant. Plus le réel devient complexe, plus l’organisation s’attache à sa représentation du réel. Plus les problèmes augmentent, plus elle perfectionne les indicateurs censés prouver qu’elle les maîtrise. Plus l’intelligence collective devient indispensable, plus elle renforce les mécanismes de prescription. La transformation finit alors par produire une étrange métastase du faire-semblant. On optimise le reflet numérique de l’activité plutôt que l’activité elle-même. On pilote les indicateurs. On célèbre les KPI. On améliore les tableaux de bord. Pendant que les problèmes qu’ils étaient censés résoudre continuent d’exister. Mais l’IA produit un effet inattendu. Elle commence à faire éclater cette bulle car pour automatiser, il faut expliciter. Pour expliciter, il faut comprendre, et lorsqu’on cherche à comprendre le travail réel, une vérité dérangeante apparaît. La majorité de la valeur n’est pas créée là où elle est pilotée. Elle n’est pas créée là où elle est mesurée. Elle n’est pas créée là où elle est prescrite. Elle est créée là où des femmes et des hommes transforment quotidiennement l’incertitude en résultat.

L’empereur est nu. Nu parce que la valeur n’était pas créée là où elle était principalement reconnue. Nu parce que l’intelligence n’était pas concentrée là où le système prétendait qu’elle se trouvait. Nu parce qu’à force de décrire l’activité, certains ont fini par confondre la description avec la création, la carte avec le territoire, le pilotage avec la production. C’est précisément ici que la question des augmentations générales et individuelles prend une dimension différente. Les augmentations générales et les augmentations individuelles ne sont pas seulement des mécanismes de rémunération. Elles sont des révélateurs. Parce qu’une organisation exprime rarement sa véritable théorie de la valeur dans ses discours. Elle l’exprime dans ses arbitrages. Lorsqu’une entreprise explique qu’il n’y a pas d’argent pour les augmentations générales, lorsqu’elle supprime les augmentations individuelles, lorsqu’elle demande toujours davantage d’engagement tout en limitant toujours davantage la reconnaissance, elle ne produit pas seulement une décision budgétaire, elle envoie un message. Un message implicite sur l’endroit où elle pense que la valeur est créée. Car la richesse produite par le travail réel ne disparaît jamais. Elle est redistribuée. Réallouée. Arbitrée.

La question n’est donc pas de savoir si la valeur existe. La question est de savoir où elle va. Et lorsque la reconnaissance devient la variable d’ajustement pendant que les mécanismes de prescription, de pilotage, de gouvernance et de transformation continuent de prospérer, une interrogation légitime apparaît. Le travail réel est-il devenu le financeur invisible du travail prescrit ? Les gains produits par l’intelligence collective servent-ils à développer les capacités de ceux qui créent la valeur ou servent-ils principalement à renforcer les structures chargées de l’administrer ? C’est probablement là que se situe le véritable débat du XXIe siècle, car la transformation qui s’annonce n’est pas technologique. Elle est anthropologique. Le choix n’est pas entre l’humain et l’intelligence artificielle. Le choix est entre l’égosystème et l’écosystème. Entre une organisation qui cherche à contrôler davantage et une organisation qui cherche à apprendre davantage. Entre une organisation qui considère les collaborateurs comme des ressources et une organisation qui les considère comme les détenteurs de l’intelligence dont elle dépend. Entre une organisation qui concentre toujours plus la richesse là où elle est prescrite et une organisation qui reconnaît enfin l’endroit où elle est créée.

La véritable révolution ne consiste donc pas à déployer l’intelligence artificielle. Elle consiste à faire exploser la bulle de la prescription. A accepter que la valeur ne descend pas du sommet. Qu’elle remonte du terrain. Qu’elle naît de la coopération, de l’expérience, du discernement, du travail réel. Et qu’aucune entreprise, aussi performante soit-elle, ne peut durablement prospérer lorsqu’elle récompense davantage ceux qui administrent la valeur que ceux qui la créent. Car lorsque l’IA commence à rendre visible ce que le travail réel savait déjà, une question finit toujours par s’imposer : si la valeur est collective, combien de temps encore la richesse pourra-t-elle continuer à remonter dans une seule direction ?

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