Reprenons en douceur et commençons par une petite histoire de cinéma. Les plus anciens d’entre nous et les amoureux du 7ième art se rappellent peut-être du cinéaste Minnelli. Ce réalisateur Américain a eu une idée particulièrement intéressante sur le rêve qui nous disait à travers ses films la chose suivante: le rêve de ceux qui rêvent concerne avant tout ceux qui ne rêvent pas. Un rapide exemple: nous sommes en plein 19ième siècle, vous êtes éperdument amoureux d’une jeune femme ou d’un jeune homme. Vierge de toute histoire d’amour vous approchez l’amant(e) à la manière d’une héroïne d’un roman romantique : « La réduction de l’univers à un seul être, la dilatation d’un seul être jusqu’à Dieu, voilà votre amour ! »[1].
L’être aimé est déformé, il est rêvé jusqu’à disparaitre sous sa propre représentation idéalisée. Et c’est là qu’il est en danger. Le rêve de l’autre est toujours un rêve dévorant qui risque d’engloutir la personne désirée; et même quand il s’agit de la plus gracieuse des jeunes femmes, c’est toujours une terrible dévorante par ses rêves. Voilà la mise en garde de Minnelli qui semble nous dire : « méfiez-vous des rêves des autres car si vous êtes pris dans le rêve de l’autre, vous êtes foutu ! »[2]
Voyons comment cette idée peut éclairer notre situation chez Worldline. Essayons de déterminer qui parmi nous est en train de rêver ? Qui sont ceux qui risquent de se faire dévorer ?
L’analyse du film d’animation accompagnant le lancement du projet TOM (Target Operating Model) devrait nous apporter quelques éléments de réponse. Le film représente les salariés de Worldline comme des petits cosmonautes, ravis d’être partis à la conquête de l’espace. A l’horizon, leur destination est un nouveau soleil qui brille de toutes parts. L’étoile TOM est un Eden qui promet monts et merveilles. Le périple est long mais le but est proche : chaque étape clé du voyage est représentée par une planète (Carve out, IPO) qui sont à présent loin derrière la navette du cosmonaute. TOM est à portée de main au bout du TEAM programme…
Le film est très naïf mais apporte néanmoins la confirmation d’un point important : notre entreprise est en train de devenir, de manière assez brutale, une nouvelle entreprise qui n’a plus rien à voir avec celle que nous avons pu connaitre il y a quelques années. L’histoire de notre petit cosmonaute est finalement une comparaison assez bonne avec notre réalité : nous ne sommes pas en train de construire une entreprise qui s’enracinerait dans une histoire, dans des manières de faire et des savoir-être, qui préserverait un certain esprit pour répondre à nos nouveaux enjeux. Le choix de notre direction est celui du grand chamboulement, de la table rase, du terrain vierge de toute histoire et de toute culture. Notre future entreprise s’éloigne du Worldline d’antan à grande vitesse, jusqu’à ne plus être dans le même système solaire : on change de planète, on éteint des étoiles …
Selon les dires de nos dirigeants[3] TOM est la clé pour parvenir à travailler plus efficacement, plus facilement, plus solidairement et finalement « to feel good in the company »[4]. Sur la planète TOM on parlera un nouveau langage, on partagera tous le même état d’esprit et nous serons tous heureux. Mais comment ne pas être circonspect devant tant d’éloges ? Comment donner un blanc-seing à nos dirigeants alors que depuis notre introduction en bourse notre bien-être au travail n’a pas cessé de se dégrader[5] ? Nos dirigeants semblent entonner un dithyrambe à l’honneur de TOM , telle notre jeune femme du 19ième siècle célébrant son amant dans une ode à l’amour romantique. Dans les deux cas, l’objet d’amour et de désir est perçu à travers un prisme déformant[6]. Ils se ravissent d’un amour absolu, ils rêvent d’une entreprise idéale.
Prenons donc l’idée de Minnelli au sérieux et soyons sur nos gardes. Méfions-nous du rêve de nos dirigeants car il finira bien par avoir des répercussions réelles sur nos vies. Intéressons-nous par exemple à l’introduction du Work Force Management qui est l’une des composantes de TOM. Tel un DRH qui oublierait l’humain, il place en son cœur la profitabilité de nos contrats pour organiser ses « ressources ». S’appuyant sur les outils ROMA[7] et MySkills, le Work Force Management permettra de distribuer au mieux nos compétences selon les aléas de nos projets. Il est évidemment possible que l’outil apporte des réponses à des problèmes de sous-effectif fréquent et de sureffectif occasionnel. Mais il pourrait également devenir notre meilleur ennemi. Imaginez si nos compétences devenaient l’unique critère pour nous positionner sur des projets ? Vous maitrisez une technique alors portez là comme une croix d’un projet à un autre, jusqu’à ce que finalement elle tombe en obsolescence ! Adieu nos souhaits d’apprentissage, nos envies, notre employabilité et notre collectif peut-être aussi …
Le Work Force Management est l’une des composantes du projet TOM qui tend à industrialiser à outrance notre entreprise, mais nous pourrions en évoquer beaucoup d’autres : quelles conséquences aura l’outil PARMA[8] sur nos manières de travailler ensemble ? Que dire du projet OneHR[9] qui vise à transformer nos équipes RH en externalisant une partie de ses activités (en attendant de faire de même pour la finance et les achats)? TOM est une transformation globale de notre entreprise qui introduit des risques sur nos métiers et nos collectifs. Nous craignons ses excès de rationalisation comme autant de tentatives pour nous cloisonner et de risques de nous faire stagner. Pour atteindre notre réussite économique, TOM semble incapable de penser une organisation du travail valorisant et tenant compte de ses salariés. TOM ne comprend rien à nos envies, à nos motivations, à nos souhaits de bien faire et de progresser. TOM nous rêve plus qu’il ne nous voit et il pourrait nous dévorer, à nous de nous en méfier.

Nous vous proposons une enquête comme une première mise aux aguets. Elle nous aidera à discerner les risques pesant sur nos métiers et sur notre collectif. Elle nous permettra d’affûter notre compréhension de la situation, de s’entendre sur ce qu’il faut conserver et sur ce qu’il serait acceptable de laisser filer. Elle favorisera l’émergence de solutions et d’alternatives plus respectueuses de nos attentes et de nos souhaits.
Amicalement
Jean-François Rodriguez, Florent Jonery, Christian Palcowski
et toute l’équipe de la CFTC





