Tous les mois, nous vous proposons de revenir brièvement sur la lecture d’un livre qui a plu à l’équipe CFTC. Nous ciblerons tout particulièrement les ouvrages s’intéressant au monde de l’entreprise et au salariat. Nous pensons en effet qu’il est fondamental aujourd’hui d’éclairer notre compréhension de Worldline par le plus grand nombre de lumière. Un livre comme une occasion renouvelée mensuellement pour se retrouver, échanger et travailler ensemble au devenir meilleur de notre entreprise.
Ce mois ci nous vous présentons l’ouvrage « Précarisés, pas démotivés ! Les jeunes, le travail, l’engagement » de Michel Vakaloulis, philosophe et sociologue, maître de conférences en Sciences Politiques à l’Université Paris 8 de Saint Denis.
Michel Vakaloulis s’attache dans ce travail à déconstruire l’idée reçue que les jeunes seraient devenus individualistes et entretiendraient aujourd’hui un rapport instrumental et désenchanté à l’emploi. A partir d’un grand nombre d’entretien de jeunes salariés âgés de 24 à 32 ans, le chercheur déroule une analyse révélant des rapports complexes des jeunes au travail.
A la découverte d’un monde nouveau
Dans un premier temps, l’auteur décortique la découverte du monde nouveau de l’entreprise par les jeunes salariés. Les premiers pas dans l’entreprise sont difficiles, nombreuses sont les personnes interrogées à faire part de « leur déstabilisation face à l’absence d’encouragement, d’accompagnement et de moyens pour parvenir à l’autonomie ». A cela s’ajoute une économie de l’incertitude qui a érigé « la concurrence libre et non faussée comme principe de relation suprême » mais qui vient brouiller toute possibilité de se projeter dans l’avenir. Comme le montre l’auteur, il est frappant de remarquer à quel point les témoignages des jeunes révèlent l’ampleur de la prise de conscience que le monde va mal : L’organisation économique se complexifie, le mouvement d’accumulation devient illisible, on n’a plus aucune certitude concernant son propre devenir social, le salarié apparait comme une variable d’ajustement. Les jeunes salariés interrogés ont intégré la nécessité d’un parcours professionnel oscillant entre nomadisme professionnel et précarité de l’emploi. La stabilité n’est plus d’actualité. Il faut donc savoir se vendre et affiner sa vision stratégique de l’entreprise pour réussir à se frayer un chemin dans le monde de l’emploi. « Cette relation désillusionnée et cette prise de distance ne contredit [pourtant] pas leur envie de participer à la bonne marche de l’entreprise ». Ils adhérent à l’entreprise mais « avec une arrière-pensée de précaution ». Ils se protègent comme ils peuvent, se souciant de leurs employabilités alors que « l’entreprise n’est plus la finalité de la carrière mais son principal vecteur ».
Rapports de travail et construction identitaire
Dès lors, quels rapports les jeunes salariés parviennent-ils à tisser au sein de l’entreprise ? Quelles constructions identitaires façonnent-ils pour parvenir à s’ancrer dans le monde professionnel ? C’est le sujet de la deuxième partie de l’ouvrage. Le travail apparait en premier lieu comme une épreuve. L’apprentissage est indispensable, il faut acquérir des nouvelles compétences, s’informer et s’adapter jusqu’à trouver ses marques, prendre confiance et gagner en autonomie. Mais l’apprentissage est entravé par de nombreux obstacles, coopération et transparence ne vont pas de soi dans le monde professionnel. Les salariés découvrent l’importance de la notion de confidentialité dans l’entreprise : « L’information n’est pas un bien libre, mais un élément de la valeur ajoutée qui ne devrait être communiquée qu’aux bonnes personnes ». Les difficultés sont nombreuses (prépondérance de l’aspect commercial sur l’aspect technique, nécessité de faire toujours plus avec les mêmes moyens, etc.) jusqu’à heurter les convictions personnelles des salariés sur l’utilité sociale du métier tel qu’il est effectivement exercé. Pourtant nombreux sont ceux qui s’accrochent et qui parviennent à donner un sens à leurs travail. Les enquêtés refusent de « se référer de manière exclusive à la dimension instrumentale du travail » ce qui reviendrait « à considérer le travail comme négation de soi ». Ils « considèrent que le travail même dégradé, contient des potentialités de projection et de réalisation dont il faudrait se saisir avec persistance ». A ce premier point s’ajoute une dimension relative au rapport que le salarié entretien avec la collectivité : « L’acte de travail ne puise pas son sens dans le strict rapport à soi mais dans la validation sociale de ses résultats ». Autrement dit la signification du travail passe par son utilité sociale, d’où un attachement répété au métier qui exprime une attente de reconnaissance. Finalement, le travail constitue à la fois un lieu et un enjeu de l’épanouissement personnel : C’est en travaillant que l’on crée, que l’on échange avec les autres et que l’on relève des défis en trouvant des solutions à des problèmes. « L’acceptation travailliste présupposant qu’il est toujours possible de s’émanciper dans le travail au lieu de considérer que l’émancipation sociale se joue dans l’affranchissement du travail, est finalement partagée par beaucoup des jeunes salariés interrogés ».
La reconnaissance est alors un besoin constant et son défaut peut rapidement « décomposer les identités collectives, mais également l’identification individuelle à l’entreprise ». A cela s’ajoute un processus de banalisation des identités professionnelles à mesure qu’elles deviennent interchangeables. « Les enquêtés déclarent sans exception appartenir à part entière à la condition salariale et entendent défendre leurs droits au même titre que les autres travailleurs ». Par exemple, le statut professionnel de cadre ne protège plus alors que ses représentants sont déstabilisés symboliquement, surexposés professionnellement et in-sécurisés socialement. La modernisation des entreprises accentue l’individualisation et la mise en compétition l’emporte souvent sur les liens de coopération. De cette situation peut naitre un sentiment d’isolement et de perte de sens qui peut finalement être source de malaise. Mais là encore les jeunes enquêtés ne baissent pas les bras, face à l’incertitude et aux difficultés pour trouver une place dans une organisation globale, « ils s’efforcent d’aménager un espace de sécurité en recomposant le monde du travail autour de leur sphère immédiate ».
Jeunes salariés et investissement syndical
La troisième partie du livre s’intéresse aux jeunes salariés qui s’engagent dans des activités syndicales ou de représentation du personnel. « Pour les enquêtés syndiqués, la démarche de l’engagement est une manière de se sentir acteur dans l’entreprise ». « Cet engagement traduit un souci de qualité et d’utilité dans les rapports de travail que les jeunes s’efforcent de concrétiser tout en respectant le cadre et les règles de l’entreprise ». « Faire passer des messages de solidarité et de dignité humaine en interne, défendre les standards de la professionnalité, montrer l’exemple en matière de coopération et de communication sans baisser la garde de la reconnaissance méritocratique sont des micro-mobilisations structurantes qui engagent subjectivement leurs auteurs sans qu’ils affichent explicitement une affiliation syndicale ». L’acte de syndicalisation chez ces jeunes est une affiliation à un espace public autonome où l’on décide d’affirmer une autre manière de voir l’entreprise. Le fondement de l’engagement comme le fait remarquer très justement l’auteur n’est donc pas « l’inclination psychologique au conflit mais le refus de supporter passivement l’inadmissible ». On s’engage dans un acte d’agrandissement de soi à travers l’implication collective.
De la contestation à l’engagement
Dans les dernières parties du livre, l’auteur s’interroge sur les possibilités de contester un certain ordre des choses dans l’entreprise jusqu’à la possibilité d’un véritable engagement. Comment faire cause commune, comment lutter, comment militer sans adhérer, sont les différentes enjeux soulevés par ses interrogations.
Quelles sont les réalités du travail des jeunes Worldlaniens ? Quelles sont leurs difficultés ? Quelles solutions parviennent-ils à construire pour s’ancrer dans cette réalité ? Comment pourrions-nous ensemble rendre possible des devenirs meilleurs pour les jeunes et les moins jeunes ?
Des questions? Vous souhaitez échanger avec nous sur les différentes problématiques soulevées par ce travail de recherche? N’hésitez pas à nous contacter ou bien à passer nous voir, notre porte est grande ouverte 🙂
Amicalement
Toute l’équipe de la CFTC





