Ingénieur informaticien, c’est quoi au fait?

Fil d’ariane

  1. La construction d’un référentiel
    1. Les cadres
    2. L’ingénieur informaticien
  2. Les réalités de l’emploi des ingénieurs informaticien
  3. Les motivations préservées

Dans un premier temps nous vous proposons une rapide analyse des réponses apportées par les différentes personnes interrogées.

 

Ensuite, nous vous proposons les meilleures extraits de ce chapitre consacré à ce que pourrait être un ingénieur informaticien dans un monde idéal.

Très bonne lecture

Analyses

La notion d’ingénieur informaticien vient enrichir de plusieurs éléments le référentiel des personnes interrogées. Elle leurs permet de développer des caractéristiques souvent identifiées lors de leurs réflexions sur les cadres, mais auxquelles ils viennent accoler des éléments supplémentaires. L’autonomie n’est plus une autonomie abstraite, elle se précise en se dotant d’attributs supplémentaires. De par son autonomie, l’ingénieur informaticien sera confronté à des problèmes complexes auxquels il devra faire face souvent seul, usant de sa réflexion et de sa créativité. Il ne se contentera pas de penser des solutions mais devra aussi en assurer le développement et la mise en œuvre. L’ingénieur informaticien est un créateur manuel devant sans cesse trouver des solutions originales étant confronté à des nouveaux problèmes.

Néanmoins ce portrait de l’ingénieur informaticien ne semble pas aussi assuré qu’il y parait. Sa consolidation est encore chancelante. Le rapprochement des termes ingénieur et informaticien vient fissurer cet espace de représentation. Les deux termes sont comme un oxymore, ils se neutralisent en se niant en partie pour finalement flouter tout le référentiel. Ils diluent l’espace de représentation, ils l’étendent jusqu’à recouvrir des réalités opposées : l’ingénieur informaticien pourrait être un artiste créateur libre dans la résolution de problèmes complexes, mais dans le même temps il accepterait d’être « une petite main » qui passerait son temps à coder avec une réflexion et une créativité très limitées.

Ingénieur et informaticien ne parviennent pas toujours à s’unir, ils rendent possible une représentation discontinue de l’espace de représentation professionnel des ingénieurs informaticiens, ils autorisent la coexistence d’ingénieurs informaticiens ne partageant plus grand-chose si ce n’est leur titre. Ce référentiel est pourtant primordial car c’est « un instrument de connaissance […] et de légitimation : modeler sur les formes reconnues, l’expérience pratique devient collectivement recevable et, par-là, individuellement tolérable »[1].

[1] Boltanski Luc, Les cadres, La formation d’un groupe social, Paris, Le sens commun, 1982.

Dans le cas des ingénieurs informaticiens, l’hétérogénéité de leur référentiel pourrait alors légitimer des expériences variées, de la plus noble à la plus triviale. Il faciliterait les possibilités de dépréciation d’un titre et d’un métier. L’ingénieur informaticien serait alors chahuté d’une tâche à une autre, pouvant tout aussi bien réaliser une mission d’ingénieur ou au contraire exécuter une tâche de technicien ou d’ouvrier. Cette confusion au sein même de l’espace de représentation (nous ne nous intéressons pas pour l’instant à la réalité des difficultés que pourraient rencontrer les personnes interrogées) apparait comme une grande faiblesse des personnes interrogées. Tolérer que des expériences paradoxales parsèment leur référentiel est synonyme d’un renoncement à donner une forme cohérente à leurs expériences professionnelles. Ils auraient déjà accepté un monde d’arbitraire.

Cette analyse nous amène à tirer deux rapides conclusions. En premier lieu, l’ingénieur informaticien pourrait se révéler être le parfait prototype de l’individualiste. La famille à laquelle il appartient n’a que peu d’importance. Il se satisfait de son manque d’unité sans que cela pose le moindre problème. Le référentiel des ingénieurs informaticiens est ouvert, il autorise tous les possibles en quelque sorte, c’est à chacun de se débattre pour arriver à ses fins.

Les perdants seront réduits à l’acceptation d’un métier en deçà de leurs qualifications, les autres jouiront de toutes les prérogatives d’un métier d’ingénieur. De ce premier point découle un suivant : comment réussir à défendre un métier (et à travers lui des salariés) dès lors que leur identité légitime les déclassements et les coups bas ? La tâche apparait comme très ardue. Il semblerait nécessaire de s’attaquer au préalable à l’espace de représentation, de le refaçonner pour pouvoir finalement contester des expériences inadéquates au nouveau référentiel.

Pour terminer, il est intéressant de remarquer que la représentation de la figure de l’ingénieur informaticien est constituée uniquement de composantes métier. Les personnes interrogées semblent avoir renoncé au reste : rémunération, carrière, prestige, respect, etc. On trouve quelques traces autour de leurs retraites spécifiques et des petits avantages que leur confère le droit du travail, mais au final c’est bien le métier qui prend toute la place.

Qu’est-ce qu’un ingénieur informaticien ?

A la question « Qu’est-ce qu’un ingénieur informaticien ? » Les premiers éléments de réponse expriment à nouveau de l’étonnement comme si le rapprochement des termes « ingénieur » et « informaticien » n’allait pas de soi : « je n’ai pas d’idée de ce qu’est un ingénieur, moi c’est vraiment un titre fumiste qui ne veut rien dire »[1]. Cette gêne s’expliquerait car « l’ingénieur informaticien n’est pas un ingénieur au sens traditionnel du terme »[2], « l’ingénieur informaticien c’est un peu entre guillemets c’est un peu l’ouvrier des ingénieurs du monde d’aujourd’hui. C’est un peu le mec à jeter. C’est un peu le mec qui est un peu mal perçu dans le monde des ingénieurs, c’est un peu lui. C’est un peu le bouche trou »[3]. « On arrive on te dit tu es ingénieur, on te fait mousser avec cela mais en fait tu es technicien »[4], les écoles « nous brossaient bien dans le sens du poil en nous disant que nous serions des gens importants, que nous sommes des gens intelligents machins. Mais je savais très bien en sortant que le métier que nous avions en étant informaticien en sortant ce n’était pas du tout le même que les autres »[5].

L’ingénieur a l’air de heurter l’informaticien car le métier d’informaticien pourrait ne pas être un métier d’ingénieur : « l’ingénieur pour moi l’ingénieur informaticien c’est l’ouvrier des temps modernes. C’est quelqu’un qui fait en fait, qui réalise »[6], « du tac au tac je réponds que nous sommes vraiment des ouvriers […] employés pour pisser du code, tu fais du code, tu codes, tu codes, […] on est bien traité mais on est des petites mains quoi »[7]. L’informaticien ne serait pas un ingénieur par son rapport privilégié à la production, il sait mettre la main à la pâte : « l’ingénieur informaticien […] va faire quelque chose qui est proche de l’artisanat, il va créer une petite partie mais ça reste quelqu’un de fondamentalement manuel, c’est lui qui fait »[8]. Les personnes interrogées hésitent sur le positionnement de l’informaticien, ils tâtonnent, ils passent de la sphère ouvrière à celle de l’artisanat qui semble mieux convenir: « Plutôt l’artisan si tu veux, plutôt que l’ouvrier. Dans le sens l’ingénieur informaticien ne va pas faire un travail comment dire… désincarné, il ne va pas intervenir sur une chaîne de montage au sens ouvrier du XIXe siècle […] j’ai un problème je vais devoir apporter une solution, je vais la concevoir, et du coup il va aussi la créer. Il ne va pas déléguer ce travail créatif à quelqu’un »[9].  A l’ingénieur informaticien viendrait s’accoler le titre d’artisan : Ingénieur Artisan Informaticien.

Ces premiers éléments de réponse donnés instinctivement pour certains, sont complétés par la suite et nous permettent de dresser un portrait plus complet de la figure d’ingénieur informaticien. Nous retrouvons pour commencer les caractéristiques évoquées lors de l’analyse précédente sur les cadres et l’appartenance des informaticiens à cette catégorie. Au cœur de l’ingénieur informaticien il y a l’autonomie qui donne « la capacité de choisir le chemin pour arriver [au résultat]. Mais cela ne va pas changer le but du jeu »[10]. C’est l’impression partagée par les personnes interrogées « que l’on peut mettre [l’ingénieur informaticien] sur n’importe quelle problématique technique, qu’il sera capable de se débrouiller, de proposer quelque chose, de ne pas rendre copie blanche »[11].

L’ingénieur informaticien apparaît comme « quelqu’un qui a une certaine autonomie dans ses décisions, dans ce qu’il fait. Tant d’un point de vue pratique… en général c’est souvent une solution pratique à trouver… en informatique c’est un haut niveau de technicité, trouver des solutions techniques »[12]. Cela lui permet si il « voit quelque chose de problématique […] il peut peut-être faire quelque chose pour améliorer cela, […] on peut avoir relativement facilement, bien sûr je mets un bémol, tout ne se fait pas en un claquement de doigt, mais tu peux améliorer une situation, tu peux avoir un vrai impact sur ton environnement. Et cela est une forme d’autonomie que j’aime beaucoup »[13].

[*] Voir les entretiens

Cette autonomie confère à l’ingénieur informaticien une qualité qui n’est pas partagée avec un développeur : « Pour faire le parallèle, un développeur qui ferait que recevoir des spécifications avec des diagrammes et un truc bien ficelé, tout ce que tu as à faire c’est pisser du code et c’est fini, moi cela ne m’intéresse pas. Cela ne me convient pas ».  Autonomie, confiance et responsabilité apparaissent à nouveau ensemble comme un triptyque gagnant pour l’ingénieur informaticien auquel « il faut donner le maximum d’autonomie […] le maximum de responsabilités, toujours. C’est ça qui… c’est ça qui je pense les motive, les encourage, qui les fait progresser, si tu dis à quelqu’un ce qu’il doit faire et comment ils doivent faire, cela ne sert à rien d’embaucher un bac+5 ».

Les personnes interrogées complètent la description de l’ingénieur informaticien en ajoutant le rôle de la créativité de ses fonctions. Cette caractéristique de son travail semble primordiale et revient sans cesse dans l’ensemble des entretiens : « une dimension […] qui n’existe peut-être pas de la même manière pour les autres domaines c’est une dimension créative très forte »[1]. La créativité est mise au service de la résolution de problème : « Ce qui m’intéresse dans ce métier c’est d’avancer face à des problèmes et trouver des solutions face à des besoins, c’est cela qui m’intéresse »[2]. « L’ingénieur c’est pour moi c’est quelqu’un à qui tu amènes une problématique complexe et qui va t’apporter des propositions de solutions et de mise en œuvre. Et qui va être capable d’organiser cela, de proposer d’être proactif, et de proposer également de l’innovation pour pouvoir résoudre les problématiques évoquées par le demandeur »[3].

Cette créativité passe pour assurée car l’ingénieur informaticien doit s’adapter sans cesse pour façonner ses solutions. Les problématiques sont en effet singulières et se renouvellent constamment : « L’ingénieur informaticien le problème qu’il décide de résoudre ce n’est jamais le même, il est toujours en train d’évoluer, quand on regarde ce que l’on faisait il y a 10 ans et ce que l’on fait maintenant fonctionnellement ce n’est pas du tout pareil »[4]. Mais aussi car ses outils ne sont jamais les mêmes : « Cela évolue en permanence, les outils de production évoluent en permanence. Du coup il y a … certes on se repose sur des méthodologies, des process et des choses mais c’est toujours en renouvellement. Et donc l’aspect créatif est une part importante à mon avis de ce métier »[5]. La créativité pourrait presque faire des informaticiens des artistes : « Quand tu fais du code, il y a aussi une notion de style et d’élégance dans la chose »[6]. Le code est un art[7].

Le glissement d’une dimension créative et autonome du travail à un travail libre pour les ingénieurs informaticiens apparait dans plusieurs entretiens : « le côté ingénieur ça va être la liberté que tu as sur ton travail, l’autonomie qu’on te laisse, le temps de réfléchir à la meilleure manière de faire, voir même expérimenter »[8]. L’usage du mot liberté n’est pas anodin pour décrire un travail et même si il décrit une réalité qui semble semblable, l’autonomie, il donne à voir une perception légèrement décalée de la réalité du travail d’ingénieur : « tu as une liberté sur la façon de faire les choses »[9], « sensation d’avoir la liberté de créer et d’avoir la capacité de mettre en œuvre »[10], « Liberté d’inventer, de s’exprimer, de faire des choses, d’innover. Pas forcément dans l’absolu mais au moins par rapport à ce que tu faisais la veille tu vas tenter un truc un peu nouveau, tu as ce cadre-là, cette liberté là que l’ouvrier n’a pas »[11].

[*] Voir les entretiens

[7] « Benoit dans mon équipe son code c’est juste de l’art, tu lis son code et OUAAH ! » Florian

La construction d’un référentiel

La construction d’un référentiel

Les réalités de l’emploi

Sur le métier d'informaticien chez Worldline

Les motivations préservées

Les motivations préservées

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