Worldline Document universel 2020 [1/2]

In Rémunération, finance et économie On
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On y parle d’écologie, d’égalité et de lutte des clans ! Très bonne lecture !

Bonjour à toutes et à tous,

Chaque année Worldline publie un document d’enregistrement universel. C’est une obligation des entreprises cotées qui doivent communiquer un certains nombres d’informations sur leurs fonctionnements, leurs résultats, la rémunération de leurs hauts dirigeants, etc.

Le document est très copieux, plus de 400 pages, sa lecture est fastidieuse mais néanmoins très riche pour mieux comprendre notre entreprise, les logiques qui président aux décisions de nos dirigeants, le partage de la richesse que nous créons, etc.

Nous ne voulons pas vous proposer une synthèse du document, nous privilégierons plutôt une succession de zooms et de focus sur des points particuliers. Notre objectif est d’attirer votre attention sur des informations singulières, parfois anecdotiques mais qui trahissent une logique globale à l’œuvre au sein de Worldline.

Mieux comprendre la « prise » de notre entreprise sur nos collectifs, sur chacun d’entre nous et sur nos subjectivités, afin d’être plus à même de préserver ce qui est important pour nous toutes et tous.

Très bonne lecture !

Worldline et les divisions internes

Nous avons tous été informés il y a quelques semaines d’une simplification organisationnelle et juridique de notre organisation. Cette transformation a consisté à réunir dans une même société, Worldline France SAS, les salariés et stagiaires de la société Worldline SA exerçant des fonctions opérationnelles pour une GBL ou des fonctions support. Les autres salariés et stagiaires demeurent rattachés à la société Worldline SA.

Cette transformation est passée inaperçue, elle est pourtant révélatrice de la montée en puissance d’une logique à l’œuvre qui ne cesse de remodeler notre société et de bousculer ses soubassements.

Le document d’enregistrement nous apporte quelques réponses sur les motivations de ce projet :

« Ce projet, qui s’inscrit dans la perspective d’une réorganisation interne des métiers du Groupe, permettrait ainsi de concentrer les activités opérationnelles et commerciales dans une entité juridique dédiée, séparer les fonctions opérationnelles et les fonctions supports du Groupe et ainsi notamment de faciliter l’audit de Worldline. Cette modification de la structuration de l’organigramme juridique du Groupe est jugée utile car la séparation de ces activités au sein de Worldline rendrait plus facile et plus immédiate la lecture des résultats des activités de la Société en particulier pour les investisseurs »[1].

Cette réorganisation de note société n’est donc pas juste un projet cosmétique, elle s’inscrit pleinement dans un projet global. La mesure de nos résultats devient centrale, il faut la faciliter afin que nos investisseurs puissent évaluer les bénéfices à attendre de leurs investissements. Cela, on le savait déjà, la suite en revanche n’avait jamais été dite de manière aussi explicite. Au sein de Worldline, nous pouvons à présent distinguer deux types de salariés, deux castes : ceux qui mesurent et ceux qui sont mesurés. Les premiers demeurent rattachés au sein de Worldline SA, les autres ont été transférés au sein de Worldline SAS. Cela peut sembler anodin et pourtant c’est l’aboutissement d’une transformation de Worldline initiée lors de notre introduction en bourse : notre collectif est à présent scindé en deux (par l’organisation, par nos objectifs qui peuvent s’opposer, mais aussi juridiquement, etc.).

D’un côté, les « mesurés » dont la « performance » sera continuellement scrutée par les « mesureurs ». Ils seront sous le coup d’une décision (réorganisation, externalisation, revente, etc.) des lors que la mesure ne serait pas de la bonne dimension.

De l’autre, les « mesureurs » qui ne travaillent pas au sein de Worldline mais qui se situent sur ses bords. C’est la place idéale pour apprécier la qualité de Worldline et pour prendre toutes les décisions nécessaires pour assurer la croissance de sa rentabilité. Cette extériorité des « mesureurs » est la garantie que les bonnes décisions seront prises pour les intérêts de nos investisseurs. A l’inverse, une personne intérieure à l’organisation risquerait toujours d’être influencée par sa position et les liens qu’elle aurait pu tisser. Ses choix et ses décisions pourraient alors être favorables aux salariés et nuire aux intérêts des investisseurs.

De manière plus anecdotique, remarquons que cette transformation juridique aura l’avantage de prévenir une pollution de la mesure par les « mesureurs ». En effet, jusqu’à maintenant, les petits cadeaux dont bénéficiés ces derniers risquaient toujours de dégrader la qualité de la rentabilité de la société. A présent, les « mesureurs » pourront s’octroyer tous les avantages qu’ils souhaitent sans s’embarrasser des conséquences que cela pourrait avoir sur la mesure de la performance de Worldline.

Il est indispensable de tirer les conséquences de cette transformation juridique : nous ne sommes pas « une famille » unie comme la direction générale ne cesse de le répéter. Nous sommes a minima deux clans dont les intérêts sont divergents sur de nombreuses dimensions.

Worldline et l’égalité Hommes / Femmes

Commençons par jeter un coup d’œil au comité exécutif de Worldline. Le comité est composé de 25 membres, dont seulement 4 sont des femmes, soit 16% de l’effectif total. Sur ces 4 femmes, 2 occupent des positions « subalternes » en tant que responsables de la qualité et de la conformité.

Descendons à présent d’un cran et intéressons-nous à la population managériale. Le pourcentage de femmes au sein de cette population est de 22,7% alors que le pourcentage de femmes au sein de Worldline atteint 32,7%. Un écart de 10 points sépare donc la part des femmes dans la population managériale à la part qu’elles occupent dans la population globale. Alors que cet écart avait tendance à stagner autour de 7,5 points, l’arrivée d’Ingenico semble avoir aggravé la situation des femmes. La lutte des place dans un contexte exacerbée apparait profitable aux hommes qui sont plus à même culturellement de montrer leurs « gros bras ».

La sous-représentation des femmes dans les instances dirigeantes nourrit plusieurs de nos inquiétudes, cette situation n’étant que la partie émergée d’un iceberg de discriminations beaucoup plus important.

Nous craignions en effet que les femmes soient discriminées sur plusieurs dimensions clés de leurs vies professionnelles :

  1. Leurs carrières sont ralenties, elles doivent attendre beaucoup plus de temps avant de grimper dans les organigrammes et progresser dans les niveaux des métiers de Worldline
  2. A compétence, âge et ancienneté équivalents, leurs rémunérations sont inférieures à celles que perçoit un homme.
  3. Elles sont encore très majoritaires à réduire leurs temps de travail après l’arrivée d’un enfant, et subissent alors une double peine : à la fois elles seront écartées des postes à responsabilité, et continuerons à réaliser un temps plein sur un temps partiel.

Ces trois dimensions des discriminations possibles au sein de Worldline seront analysées finement par le CSE dans le cadre de son information sur la politique sociale de notre entreprise. Nous ne manquerons pas de nous associer aux efforts des représentants afin de mieux comprendre le fonctionnement de Worldline, et tenter d’apporter des réponses aux discriminations subies par les salariées si elles s’avéraient bien réelles.

Là encore il nous semble important de tirer une conclusion de cette situation : alors que la direction attend constamment des équipes et des salariés qu’ils soient innovants, adaptables et agiles, elle apparait à l’inverse comme un lieu privilégié pour la promotion de tous les conservatismes : reproduction des inégalités Hommes / Femmes, aucune promotion de la diversité et reproduction des inégalités sociales, etc.

Worldline et l’écologie

Notre direction communique fréquemment sur son soucie de l’écologie et sur les nombreuses actions qu’elle met en œuvre afin que Worldline participe à la préservation de notre planète.

Ces communications dithyrambiques sont toujours un peu incongrues et nous laissent souvent songeurs : est-ce bien sérieux de se vouloir à la fois un champion du paiement et un champion de l’écologie ? Essayons de préciser ce paradoxe que la direction de Worldline semble feindre d’ignorer.

Tout au long du document d’enregistrement universel, la direction s’enthousiasme à la vue des perspectives de croissance des paiements électroniques : de 766 milliards de transactions électroniques pour l’année 2020, nous devrions atteindre près de 1100 milliards de transactions en 2023 ! Cette explosion des transactions est rendue possible par une révolution du monde du paiement et plus généralement par une révolution digitale. La facilité des paiements favorise les transactions, et par conséquent plus l’acte de paiement est facilité, plus l’achat est simple et plus la consommation augmente.

Notre direction et nos clients l’ont bien compris, c’est la raison principale de leurs enthousiasmes béats face à la croissance de tous ces chiffres. Plus de transaction c’est plus de chiffre d’affaire pour nos clients et c’est plus de cash dans les poches de Worldline. Tout le monde est donc très content et attend avec impatience l’explosion universelle des paiements sur l’ensemble du globe.

Mais cette diffusion du paiement sur toute la surface de la terre n’est pas suffisante. Notre direction souhaiterait également mettre à profit les nouvelles possibilités offertes par la science pour s’immiscer dans des dimensions de nos vies qui étaient jusqu’à lors encore préservées de l’acte d’achat :

« Aujourd’hui, le consommateur moyen dans les pays développés détient et utilise plusieurs appareils connectés et il est « super-social » (citons par exemple Facebook). Les consommateurs se connectent plusieurs fois par jour, le font de plusieurs endroits, y compris lorsqu’ils sont en déplacement ou dans un magasin, et ils partagent leur expérience avec leur réseau. La nature même des appareils mobiles, toujours allumés et toujours connectés, crée de nouvelles opportunités qui permettront aux distributeurs traditionnels, aux fabricants et aux nouvelles entreprises numériques de se connecter à leurs clients et à leur réseau partout où ils sont, d’augmenter ainsi la fréquence de leurs interactions et d’augmenter les ventes et les actes de paiement »[2].

La technologie doit nous servir à multiplier les interactions avec les clients : où qu’ils soient, à n’importe quel moment de la journée, il y a toujours un moyen de réaliser une vente en suscitant l’envie et l’achat en fonction du contexte et de la situation dans laquelle se trouvera le client.

Mais les rêves et l’enthousiasme de la direction ne s’arrêtent pas là :

« Des technologies relevant autrefois de la science-fiction vont changer notre manière de payer. La révolution actuelle des paiements est encore globalement concentrée sur l’interaction humaine mais la technologie de machine à machine peut modifier cela et permettre les paiements automatisés avec peu ou même sans interaction humaine. A moyen terme, Worldline prévoit une expansion du cadre actuel des paiements aux objets, leur permettant d’accéder aux comptes bancaires des consommateurs. Cela requerra évidemment leur permission, mais fondamentalement, cela peut se passer sans intervention humaine, déclenché soit par un appareil soit par une brique de logiciel d’Intelligence Artificielle »[3].

Le paiement « sans client » est le graal qui semble à présent à portée de main ! Dans un futur proche Worldline pourrait offrir des solutions de paiement permettant des actes d’achat à flux tendu ! Plus aucune pause : « votre pot de confiture est bientôt vide, ne vous inquiétez pas, un nouveau pot sera livré dès demain en bas de chez vous ! ». Le marché idéal pour Worldline et nos clients qui réaliseront le nombre optimum de transaction possible dans un marché donné.

Toute la question est de savoir à présent si cette logique à l’œuvre est bien compatible avec la préservation de notre environnement : Quelle est la place de la consommation dans le dérèglement du climat et dans les chamboulements écologiques actuels ? Des transactions de paiement facilitées ne risquent-elles pas d’accroitre le poids de la consommation dans le dérèglement climatique ? Une entreprise de paiement « écologique » ne devait-elle pas mettre au cœur de son action écologique une réflexion sur son cœur de métier ? Qu’est-ce que serait une offre de paiement qui serait réellement soucieuse de l’écologie ?

Là est le point départ de toute véritable transformation écologique de notre entreprise. Le reste nous semble être du pipeau[4].

 

C’est tout pour cette première partie de notre analyse du document d’enregistrement universel.

Le second volet de notre analyse sera consacré aux rémunérations de nos hauts dirigeants.

Des questions ? Des commentaires ? Un petit formulaire dédié se situe juste en dessous de cet article, profitez-en !

Toute l’équipe CFTC


[1] Voir la page n°18 du document d’enregistrement universel

[2] Voir la page n°32 du document d’enregistrement universel

[3] Voir la page n°35 du document d’enregistrement universel

[4] Pour plus d’informations, voir la présentation des réalisations du programme TRUST 2020, et les objectifs de son petit frère TRUST 2025. A partir de la page n°89 document d’enregistrement universel

3 commentsOn Worldline Document universel 2020 [1/2]

  • analyse très intéressante, la creation de « castes » ainsi que le coté conservatiste me rend perplexe au vu de certaines communications qui deviennent avec cet éclairage plus du « (xxx)-washing » et interroge sur l’avenir.
    le coté écologique est encore plus inquiétant certaines des dernières annonces étant plutôt à l’opposé (bitcoins) . quid dans tout ça du RSE et de « la raison d’être » de WL ?

  • Insinueriez-vous que l’on cherche à nous faire prendre des vessies pour des lanternes ? Qui pourrait donc vouloir faire ça ? Elles sont pourtant si lénifiantes ces douces litanies susurrées à nos gourdes oreilles ? 🙂

  • Merci Val et Arnaud pour vos commentaires.
    Bien à vous

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